28 mai 2001. Paris. Francis Bebey s’éteint d’une crise cardiaque à 72 ans. Chanteur, écrivain, ethnomusicologue, il laisse derrière lui une œuvre hybride qui a marié la guitare du griot aux synthétiseurs de la modernité. Un quart de siècle plus tard, son nom reste une référence de la culture camerounaise et africaine.
On l’appelait “Bebey”, les marées en langue duala. Un nom prémonitoire pour cet homme qui, comme la marée, ne passe pas. Né dans le quartier d’Akwa à Douala, il a traversé le siècle en passeur : entre traditions africaines et musique occidentale, entre la plume du romancier et les cordes du guitariste, entre l’Académie et la scène. Mort le 28 mai 2001, Francis Bebey aurait eu 25 ans de silence. Son œuvre, elle, ne s’est jamais arrêtée.

Officiellement né le 15 juillet 1929 à Douala, Francis Bebey vient d’une famille pauvre de dix à treize enfants du quartier d’Akwa. Dernier de la fratrie, il perd sa mère à la naissance. “J’avais très faim”, dira-t-il plus tard, évoquant un père qui avait fait vœu de pauvreté et une enfance marquée par la maigreur et le ventre gonflé.
Sa date de naissance reste floue. Il confiera avoir été inscrit plus tôt pour entrer à l’école avant l’âge légal imposé aux enfants noirs. Lui se pense né en 1934.
C’est son père, pasteur protestant, qui l’initie à l’harmonium et à l’accordéon. Il grandit au son de Bach et Haendel, mais écoute en cachette Eya Mouessé, un voisin maître de l’arc en bouche et de la sanza. Son premier instrument sera le banjo, offert par son frère aîné Marcel Bebey Eyidi, qui l’élève après la mort de leur mère. En 1947, il découvre la guitare, “presque talisman” dans la maison paternelle, et l’apprend en autodidacte.
De Douala à Paris, entre radio et études
Suivant les traces de son frère Marcel, boursier en France, Francis obtient à son tour une bourse. Il étudie à La Rochelle puis à Paris, en sciences puis en anglais. À la SORAFOM OCORA, il apprend la radio. Un passage aux États-Unis lui fait découvrir New York, le jazz, et la ségrégation raciale.
Il entame sa carrière comme journaliste et producteur à la Radiodiffusion Outre-Mer, puis à RFI. Dans les années 1970, l’UNESCO le nomme directeur du Programme de la Musique pour l’ensemble des États membres. Parallèlement, il écrit. Son roman Le Fils d’Agatha Moudio lui vaut le Grand prix littéraire d’Afrique noire en 1968.
Le pionnier qui a électrifié la tradition
En 1972 sort Idiba, son premier album. Deux ans plus tard, il quitte la radio pour se consacrer uniquement à la musique. Le public découvre d’abord l’humoriste avec Agatha, La Condition masculine, Divorce pygmée, Cousin Assini, Si les Gaulois avaient su. Puis vient le poète, plus grave, plus intime.
Francis Bebey innove. Il est le premier musicien africain à intégrer synthétiseurs, claviers électriques et boîtes à rythmes programmables à des instruments traditionnels : xylophone, arc à bouche, harpe, sanza, flûte pygmée, tambour, percussions. Cette alchimie lui vaut le Prix de la chanson française de la SACEM en 1977.
Sa musique voyage. Plus de 75 pays, des scènes prestigieuses : Maison de Radio-France à Paris, Carnegie Hall à New York, Radio Deutschland à Berlin, Musée Munch à Oslo, Masonic Auditorium à San Francisco.
Il compose aussi pour le cinéma. Sa bande originale pour Yaaba d’Idrissa Ouedraogo, primé à Cannes en 1989, est saluée par le Los Angeles Times comme “délicatement troublante”. Il signe également le générique de Sango Malo de Bassek Ba Kobhio en 1991.
Une mémoire entretenue
Mort à Paris le 28 mai 2001, Francis Bebey est salué par des artistes comme Ismaïla Touré, Erick Orsenna ou Claude Nougaro. En 2014, le festival Africolor lui consacre La boîte magique de Francis Bebey, une création portée par son fils Patrick. En 2016, sa fille Kidi Bebey, journaliste et auteure, lui rend hommage dans Mon royaume pour une guitare.
Son engagement culturel est reconnu en 2013 par le Grand Prix de la Mémoire aux Grands prix des associations littéraires.
“Les marées ne passent pas”. Le nom que ses parents lui ont donné en duala résonne encore. 25 ans après sa disparition, Francis Bebey demeure ce point fixe entre deux eaux : celle de la tradition qu’il a documentée avec rigueur d’ethnomusicologue, et celle de la modernité qu’il a osé inventer. Une voix, une guitare, une plume. Et l’Afrique qui continue d’écouter.
Japhet Mbakop Tchagha







