Le Cameroun perd l’une de ses grandes voix de la mémoire et du récit historique. Ananie Rabier Bindji est décédé ce lundi 24 août 2026 à Bonaberi, à Douala, des suites d’une longue maladie, selon plusieurs médias camerounais. Avec sa disparition, c’est une figure singulière du journalisme camerounais et un témoin privilégié de plusieurs décennies de l’histoire du pays et du continent africain qui s’en va.
Né à Douala au début des années 1940, Ananie Rabier Bindji grandit dans un environnement modeste, notamment autour du marché central et du marché des chèvres. Une enfance difficile qui ne l’empêchera pas de gravir les échelons. Après le Collège Libermann, il rejoint en 1956 une école militaire à Brazzaville. Mais son parcours prendra finalement une autre direction : celle du journalisme et de la transmission.

Formé au journalisme en France, il fait ses premières armes dans la presse écrite et collabore notamment avec Jeune Afrique et Africa International. Pendant plusieurs décennies, sa plume accompagne l’actualité africaine. Il rejoint ensuite l’audiovisuel camerounais et s’impose progressivement comme une référence dans le paysage médiatique national.
Mais c’est surtout à travers La Tribune de l’Histoire, diffusée sur Canal 2 International, qu’Ananie Rabier Bindji laissera son empreinte la plus profonde. Face caméra, il ne se contentait pas de raconter l’histoire : il la faisait revivre.
À travers ses émissions, il réunissait anciens responsables politiques, acteurs de la décolonisation, témoins de l’indépendance et personnalités ayant marqué la trajectoire du Cameroun. Son objectif : faire parler les témoins et faire remonter à la surface des pans parfois méconnus ou controversés de l’histoire nationale.

Doté d’une mémoire exceptionnelle et d’une connaissance profonde de l’histoire politique du Cameroun et de l’Afrique, Bindji était devenu au fil des années une véritable archive vivante. Ses interventions, son ton, ses souvenirs et sa capacité à replacer les événements dans leur contexte en avaient fait une figure incontournable du journalisme historique au Cameroun.
Son parcours n’a toutefois pas été exempt de turbulences. En 2008, son implication dans une émission consacrée à l’Opération Épervier lui vaut une convocation à la police judiciaire de Douala. Il fera partie des journalistes poursuivis dans le cadre d’un débat portant notamment sur des enquêtes visant un ancien dirigeant de Camair. Une période qui illustre aussi les difficultés rencontrées par la presse camerounaise dans l’exercice de sa liberté d’expression.
Au fil des années, il continuera pourtant à prendre la parole sur les grandes questions qui traversent le pays et le continent, de l’histoire politique camerounaise à la crise anglophone, en passant par la place des militaires dans la gouvernance des États africains.
Ce lundi 24 août 2026, la voix s’est tue. Mais les récits demeurent. Les témoignages recueillis, les archives exhumées et les nombreuses heures d’antenne de La Tribune de l’Histoire continueront de porter la trace d’un homme qui aura consacré une grande partie de sa vie à interroger le passé pour mieux comprendre le présent.
Ananie Rabier Bindji s’en va, mais le gardien de la mémoire laisse derrière lui une œuvre qui continuera de raconter le Cameroun et l’Afrique aux générations futures.
WILFRIED NGOMSEU







